Le marché européen des ETF vient de signer un trimestre record. Selon Amundi, 127,4 milliards d'euros nets sont entrés dans les ETF européens au troisième trimestre 2026, contre 113,6 milliards au deuxième trimestre et 89,1 milliards un an plus tôt, pour un encours total de 3 200 milliards d'euros fin septembre. Le mot que la société de gestion emploie pour décrire ce mouvement est "diversification" : plus d'ETF monde, un retour vers l'Europe, une préférence pour les obligations d'État et, surtout, un afflux sans précédent vers l'or.
C'est une bonne nouvelle pour les investisseurs autonomes. C'est aussi le moment de poser une question gênante : quand on détient cinq ETF, est-on cinq fois plus diversifié, ou a-t-on acheté cinq fois la même chose ?
Ce que la collecte du T3 dit du comportement des investisseurs
Les chiffres d'Amundi, publiés le 13 octobre, dessinent un investisseur prudent mais investi. Sur les 99,3 milliards d'euros entrés dans les ETF actions, 29 milliards sont allés vers des ETF "monde toutes zones" (type ACWI), 25,5 milliards vers des ETF "monde développé" (type MSCI World) et 25,5 milliards vers les États-Unis. L'Europe récupère 9,9 milliards après des sorties au trimestre précédent. Les marchés émergents reçoivent un peu moins de 6,8 milliards.
Côté obligations, 26,4 milliards d'euros sont entrés, dont 11,9 milliards sur les obligations d'État, tandis que le haut rendement en euros chute à 564 millions contre 3,2 milliards au trimestre précédent. Autrement dit, on cherche du portage et de la liquidité, pas du risque de crédit.
Le point le plus spectaculaire concerne l'or : plus de 10 milliards d'euros collectés sur le seul troisième trimestre par les ETC et ETP adossés au métal, et environ 10,4 milliards depuis janvier. Le précédent record annuel, 7,6 milliards en 2022, est déjà dépassé.
Morningstar ajoute une couche à ce tableau le 14 octobre : les ETF actifs européens ont collecté 28,9 milliards d'euros sur neuf mois, plus que sur toute l'année 2025 (26,8 milliards), pour un encours de 117,1 milliards. Ils ne représentent encore que 3,4 % des encours d'ETF en Europe, contre 13,1 % aux États-Unis, mais 118 produits ont été lancés depuis janvier et il en existe désormais 377.
Rien dans ces flux ne constitue un signal d'achat ou de vente. Ce qu'ils montrent, c'est qu'un nombre croissant d'investisseurs empilent des briques différentes dans l'idée de répartir le risque. Reste à savoir si ces briques sont réellement différentes.
Le problème du chevauchement : quand "monde" et "développés" sont presque le même ETF
Prenons un portefeuille qu'on rencontre souvent chez les investisseurs européens : un ETF MSCI World sur un compte-titres chez un premier courtier, un ETF MSCI ACWI sur un PEA ou un compte chez un second courtier, un ETF S&P 500 acheté "pour renforcer la tech", un ETF Europe pour "rééquilibrer", et un ETC or pour "se protéger".
Sur le papier, cinq lignes, cinq idées. Dans les faits, trois de ces lignes partagent l'essentiel de leurs composants.
Le MSCI World pèse environ 70 % d'actions américaines en août 2026, selon les données compilées par le Daily Maverick à partir des factsheets MSCI, contre moins de 50 % en 2006. Le MSCI ACWI, qui ajoute les marchés émergents, reste majoritairement américain lui aussi. L'ETF S&P 500 est, par construction, intégralement américain. Les dix plus grandes capitalisations du S&P 500 pèsent près de 40 % de cet indice, et ce sont exactement les mêmes sociétés qui dominent le haut du MSCI World et du MSCI ACWI.
Résultat : l'investisseur qui pensait détenir "le monde", "le monde plus les émergents" et "les États-Unis" détient surtout trois fois la même poignée de valeurs technologiques américaines, avec des pondérations légèrement différentes. L'ETF Europe apporte une vraie différence, mais son poids dans le portefeuille est souvent trop faible pour changer l'exposition globale.
Ce phénomène porte un nom, le chevauchement (overlap), et il a trois conséquences concrètes.
1. L'exposition géographique réelle n'est pas celle qu'on croit
Additionner les pourcentages affichés sur chaque ETF ne suffit pas. Il faut recalculer, ligne par ligne, la part de chaque pays dans le portefeuille total, en tenant compte du poids de chaque ETF. Un portefeuille "diversifié" peut facilement afficher 65 à 75 % d'exposition américaine sans que son détenteur l'ait jamais décidé.
2. L'exposition sectorielle est concentrée
Le même exercice par secteur donne souvent un résultat encore plus net : la technologie et les services de communication, qui dominent les grands indices mondiaux, se retrouvent surpondérés dans chaque ETF actions, et donc dans le total.
3. Les frais se cumulent sur des expositions redondantes
Payer des frais de gestion sur trois ETF qui détiennent en grande partie les mêmes titres revient à payer trois fois pour une seule exposition. Les frais des ETF sont bas, mais ils ne sont pas nuls, et les écarts entre produits se voient sur dix ans.
Comment vérifier soi-même
La méthode est simple à décrire et fastidieuse à exécuter à la main.
D'abord, récupérer la composition de chaque ETF (les factsheets et les fichiers de holdings sont publiés par les émetteurs, généralement chaque mois). Ensuite, multiplier chaque pondération par le poids de l'ETF dans le portefeuille. Enfin, agréger par pays, par secteur et par devise, et regarder le résultat.
Trois questions à se poser devant le tableau obtenu :
- Quelle part de mon portefeuille est réellement exposée aux États-Unis, en additionnant tous les ETF ?
- Combien de mes lignes détiennent les mêmes dix premières valeurs ?
- Quelle est ma part de devise étrangère, une fois les ETF non couverts pris en compte ?
Un ETF actif ajoute une complication : sa composition change plus vite qu'un ETF indiciel, et les deux tiers des flux vers les ETF actifs européens vont aujourd'hui vers des stratégies "systématiques", c'est-à-dire des modèles quantitatifs qui s'éloignent de l'indice de manière régulière mais pas toujours lisible. Pour ces produits, vérifier la composition une fois par trimestre est un minimum.
L'or : mesurer sa vraie place dans le patrimoine
Le record de collecte sur l'or appelle une vérification particulière, parce que "l'or" recouvre des produits très différents.
Un ETC adossé à de l'or physique suit le cours du métal, avec un risque de contrepartie limité à la structure du produit. Un ETF de sociétés minières est une ligne actions, soumise aux résultats des entreprises, à leurs coûts d'extraction et à leur endettement, et il peut baisser quand l'or monte. Un produit synthétique réplique le cours par des contrats dérivés et introduit un risque de contrepartie différent. Ces trois familles réagissent différemment à un choc de marché, et les mettre dans la même case "or" fausse le tableau.
Il y a aussi une question de mesure. Beaucoup d'investisseurs comptent leur ETC or en pourcentage de leur portefeuille financier, mais oublient l'or détenu autrement : pièces, lingots, ou exposition indirecte via un fonds diversifié qui en détient déjà. La part réelle de l'or dans le patrimoine total est souvent différente de celle affichée sur l'interface du courtier.
Enfin, la question de la devise. La plupart des ETC or sont cotés en dollars ou suivent un cours en dollars. Pour un investisseur en euros, la performance affichée mélange le mouvement de l'or et celui de la parité euro-dollar. Savoir quelle part de la variation vient de l'un ou de l'autre fait partie du suivi.
Ce que dit le record de 2026, c'est que les investisseurs européens cherchent un actif décorrélé. Ce que ce record ne dit pas, c'est combien d'or il faut détenir : cette décision appartient à chacun, et les flux de collecte ne sont pas un argument.
Là où Tukhe se situe
Le calcul décrit plus haut est précisément ce qu'un outil de suivi de portefeuille devrait faire à votre place, sans que vos données quittent votre ordinateur.
Aujourd'hui, Tukhe consolide les positions détenues chez plusieurs courtiers en un seul portefeuille, calculé et stocké sur votre machine. La décomposition des ETF en composants, et l'exposition consolidée par pays, par secteur et par devise qui en découle, font partie du module d'analyse en cours de développement. L'objectif est simple à énoncer : qu'un ETF MSCI World, un ETF ACWI et un ETF S&P 500 n'apparaissent plus comme trois lignes indépendantes mais comme ce qu'ils sont, une exposition américaine cumulée avec les mêmes valeurs en tête, et que la part de chaque classe d'actifs, or compris, soit calculée sur le patrimoine total plutôt que compte par compte.
Ce qui ne changera pas, c'est le principe : tout se fait en local. Les fichiers de composition des ETF sont des données publiques ; vos positions, elles, restent sur votre machine. Il n'y aura pas de serveur intermédiaire qui "voit" votre portefeuille pour vous dire qu'il est concentré.
Diversifier, c'est vérifier
Le record de collecte du troisième trimestre montre que les investisseurs européens ont compris l'intérêt de répartir le risque. La prochaine étape consiste à vérifier que la répartition est réelle : regarder ce que les ETF contiennent, pas seulement ce que leurs noms promettent.
Cinq ETF bien choisis peuvent constituer un portefeuille véritablement diversifié. Cinq ETF choisis pour leurs noms peuvent n'être qu'une seule position, déguisée. La différence ne se voit qu'en faisant le calcul.
Tukhe est une application de suivi de portefeuille local-first, conçue pour les investisseurs européens qui veulent garder le contrôle de leurs données. Cet article a une visée pédagogique et ne constitue pas un conseil en investissement.


