Pendant des décennies, l’équation semblait simple : faire des études, décrocher un emploi qualifié, bénéficier d’une progression salariale régulière, acheter un bien immobilier, et constituer ainsi progressivement un patrimoine. Cette équation n’a pas disparu, mais elle fonctionne nettement moins bien qu’avant, en particulier pour les actifs européens.
Plusieurs forces convergent pour rendre plus difficile la constitution d’un patrimoine par le seul travail salarié : stagnation de la productivité, pression de l’intelligence artificielle, fiscalité du travail croissante sous l’effet du vieillissement, immobilier inaccessible dans les grandes métropoles, héritages qui arrivent de plus en plus tard. Ensemble, ces forces dessinent un contexte où l’investissement financier cesse d’être un choix de confort pour devenir, progressivement, une composante ordinaire de la sécurité économique.
Le paradoxe européen : plus d’emploi, moins de productivité
Il existe une idée reçue selon laquelle l’Europe ne crée pas d’emplois. C’est inexact : près de 30 millions de postes supplémentaires ont été créés dans l’Union européenne depuis le début du siècle, majoritairement dans les services et les professions qualifiées. Le vrai problème est ailleurs : cette montée en qualification ne s’est pas traduite par une hausse de la productivité.
Or ce sont les gains de productivité qui permettent, à terme, d’augmenter les salaires réels. Sur ce plan, l’écart avec les États-Unis est saisissant. Comme le souligne le rapport Draghi sur la compétitivité européenne, l’écart de PIB par habitant entre l’UE et les États-Unis est passé de 17 % en 2002 à 30 % en 2023, et 72 % de cet écart s’explique par une productivité plus faible, notamment dans les secteurs à forte valeur ajoutée. Sur vingt-cinq ans, l’écart structurel est net : environ 1 % de croissance annuelle de la productivité en Europe, contre 1,7 % aux États-Unis.
Les causes sont multiples : marché intérieur fragmenté, investissement en recherche et développement nettement inférieur à celui des grandes firmes américaines, difficulté à faire émerger et retenir des entreprises technologiques à forte croissance. Le résultat, pour les salariés, est une progression des salaires réels plus lente et plus incertaine.
L’intelligence artificielle et la compression de la prime au travail qualifié
A cette contrainte structurelle s’en ajoute une autre, plus récente : l’intelligence artificielle commence à comprimer la prime traditionnellement accordée aux professions intellectuelles supérieures.
Les effets sont d’abord visibles sur les postes d’entrée. Les tâches autrefois confiées aux jeunes diplômés (analyse documentaire, rédaction, modélisation financière, recherche juridique) sont de plus en plus prises en charge par des outils automatisés. Cela ne signifie pas la fin du travail qualifié. Mais le parcours qui menait du poste junior au poste senior, avec l’augmentation de salaire correspondante, est en train de se reconfigurer. La période d’accumulation d’expérience et de montée en salaire était aussi une période d’accumulation financière. Si cette période se réduit ou se fragmente, l’équation globale change.
Pour les jeunes actifs entrant aujourd’hui sur le marché du travail européen, la trajectoire salariale à dix ou vingt ans est plus incertaine qu’elle ne l’était pour leurs aînés. Cette incertitude est une raison supplémentaire de ne pas tout miser sur le travail.
De la rémunération fixe à l’actionnariat : un glissement révélateur
Une troisième tendance mérite d’être lue attentivement : la structure même de la rémunération est en train de changer.
Les augmentations de salaire fixe pour les cadres restent modérées. En France, la rémunération médiane s’établit à 55 k€ bruts en 2025, en hausse de seulement 1,8 % — insuffisant pour compenser l’inflation des années précédentes. Seuls 53 % des cadres ont été augmentés en 2025, soit sept points de moins qu’en 2024, selon l’APEC. Les tendances observées en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Scandinavie sont similaires : les hausses de salaires réels sont timides ou négatives.
En revanche, les dispositifs de rémunération variable se développent fortement : intéressement, participation, stock-options, attributions gratuites d’actions. Plus de la moitié des cadres français bénéficient désormais d’une part variable, et plus d’un tiers d’un dispositif d’intéressement ou de participation.
Ce glissement est révélateur. Les entreprises transfèrent une partie du risque économique vers les salariés, en rendant leur rémunération dépendante de la performance. Mais elles leur offrent aussi, en contrepartie, un accès au capital. Ce faisant, elles reconnaissent implicitement quelque chose d’important : que le capital, sur le long terme, peut croître plus vite que le salaire. Pour les salariés qui reçoivent ces dispositifs, la frontière entre travail et investissement commence à s’estomper. Ceux qui n’y ont pas accès ont une raison supplémentaire de la franchir par eux-mêmes.
La fiscalité du travail sous pression démographique
Les charges sociales qui financent les systèmes de protection sociale pèsent déjà lourdement sur le travail en Europe. En Belgique, le coin fiscal total (cotisations patronales, cotisations salariales et impôt sur le revenu combinés) atteint 52,7 % du coût du travail, le niveau le plus élevé de l’OCDE. En Allemagne, il est de 47,9 %, en Autriche de 47,2 %. La France se distingue par des cotisations patronales parmi les plus élevées de l’OCDE.
Or cette pression n’est pas près de diminuer. Le vieillissement démographique accroît mécaniquement les besoins de financement des retraites et de la santé, tout en réduisant la part de la population active qui les finance. L’OCDE estime que, sans réforme significative, la pression fiscale dans les pays développés pourrait augmenter de plus de six points de PIB d’ici à 2060 sous le seul effet du vieillissement. Chaque euro supplémentaire prélevé sur le travail est un euro de moins disponible pour l’épargne et l’investissement.
Malgré les mérites des systèmes de protection sociale européens, la réalité arithmétique fait que la marge disponible pour convertir le revenu du travail en épargne tend à se réduire, et les générations qui arrivent aujourd’hui sur le marché du travail ne peuvent pas compter sur une diminution de ce prélèvement.
Sur les limites des systèmes de protection sociale et en particulier des retraites, voir : Retraite, investissement et confiance des Européens dans l'avenir
L’immobilier inaccessible, l’héritage tardif
Dans ce contexte, les deux voies traditionnelles de constitution de patrimoine pour les classes moyennes sont devenues, pour une fraction croissante des actifs, difficiles d’accès.
L’immobilier, d’abord. Il est longtemps resté la voie royale pour construire un capital. Mais dans les grandes métropoles européennes (Paris, Londres, Amsterdam, Munich, Zürich, Stockholm) là où se trouvent les emplois qualifiés, les prix ont explosé au cours des vingt dernières années. Acheter un appartement y suppose aujourd’hui un apport et une capacité d’emprunt qui ne sont tout simplement pas à la portée d’un ménage qui démarre sa vie professionnelle. C’est d’autant plus vrai que les politiques monétaires des dernières années ont renforcé les conditions d’emprunt.
Sur la hausse des prix de l’immobilier, voir : Immobilier inaccessible : pourquoi les actifs financiers deviennent essentiels pour construire son patrimoine
L’héritage, ensuite. C’est la seconde voie classique. Mais du fait de l’allongement de la durée de vie, les héritages arrivent de plus en plus tard. En Suède, l’âge médian des héritiers est aujourd’hui de 55 ans, et la tendance est comparable dans la plupart des pays d’Europe occidentale. Recevoir un héritage à 55 ou 60 ans, c’est le recevoir après les décisions financières les plus structurantes de sa vie : financement des études, achat immobilier, éducation des enfants.
Autrement dit, pour une fraction croissante des actifs européens, ni l’immobilier ni l’héritage ne jouent plus le rôle d’amorçage patrimonial qu’ils jouaient pour les générations précédentes. Cette nouvelle réalité appelle des réponses adaptées.
Les marchés financiers : des rendements réels et une culture financière
Face à ces contraintes, les marchés financiers ne sont pas un recours par défaut. Ils ont des atouts propres, et des atouts réels.
Le premier est le rendement sur longue période. L’indice MSCI World, qui regroupe les grandes entreprises mondiales cotées, a délivré un rendement annualisé d’environ 8 % sur les trente dernières années, dividendes réinvestis. Ce chiffre est une moyenne, et la trajectoire est volatile. Mais c’est précisément cette volatilité que les marchés rémunèrent, et il faut du temps pour en bénéficier pleinement. Le temps est justement ce que les actifs qui commencent à investir tôt ont devant eux.
Le deuxième atout est l’accessibilité. Les marchés financiers n’exigent pas d’apport important, pas d’endettement, pas d’immobilisation massive de capital. Un salarié peut commencer à investir progressivement, en diversifiant ses placements sur des marchés mondiaux, avec une liquidité et une flexibilité que l’immobilier ne permet pas.
Mais il y a un troisième avantage, moins souvent mentionné : investir dans les marchés financiers, c’est s’intéresser à l’économie mondiale. C’est comprendre pourquoi une entreprise progresse ou régresse, suivre les grands équilibres monétaires, comprendre ce que signifient les cycles économiques et les décisions des banques centrales. Une population d’investisseurs actifs et informés est une population mieux armée pour comprendre les enjeux de son temps, et pour y participer comme acteur conscient, plutôt que comme spectateur démuni. C’est une forme de culture économique que les marchés financiers, abordés avec sérieux et méthode, contribuent à diffuser.
L’Europe, enfin, n’est pas sans atouts dans cette direction. Elle dispose d’une population bien formée, d’une infrastructure financière solide, de marchés réglementés, de cadres légaux qui protègent les investisseurs, et de produits d’épargne simples et peu coûteux, au premier rang desquels les ETF diversifiés, disponibles dans la plupart des pays. Des initiatives comme l’Union des marchés de capitaux, si elle aboutit, pourraient rendre ce cadre encore plus favorable à l’investisseur particulier. Le capital-investissement, les marchés obligataires, l’investissement responsable : l’éventail des possibilités s’élargit.
Tukhe : un outil pour prendre son patrimoine en main
Si l’investissement financier devient progressivement une composante centrale de la sécurité économique des ménages européens, alors la qualité des outils utilisés pour le suivre compte.
Beaucoup de plateformes restent inadéquates : trop simplistes, trop commerciales, ou incapables de consolider plusieurs comptes et courtiers en une vue cohérente. D’autres captent et exploitent des données financières personnelles sans que l’utilisateur en soit vraiment conscient.
Tukhe est construit dans un esprit différent. Notre conviction est qu’un patrimoine financier doit pouvoir être analysé avec rigueur, consolidé entre plusieurs comptes et courtiers, et piloté selon ses propres critères — sans que ses données soient confiées à des plateformes dont le modèle économique repose sur leur exploitation. Pour ceux qui commencent à construire leur patrimoine en dehors du seul salariat et de l’immobilier, la clarté et la discipline dans le suivi de leurs investissements ne sont pas des raffinements. Ce sont des fondamentaux.
Pour en savoir sur les nouvelles possibilités permises par Tukhe, voir : Tukhe : ce que le suivi de portefeuille devrait être


